
Le spinelle
Longtemps pris pour un rubis, le spinelle orna les plus grandes couronnes sous une fausse identité. C’est pourtant une gemme à part entière, au feu rouge intense et souvent d’une pureté naturelle.
Certaines des pierres les plus célèbres de l’Histoire ne sont pas ce que l’on a longtemps cru. Le « Rubis du Prince Noir » qui orne la couronne impériale britannique, le « Rubis de Tamerlan », le fabuleux « Côte de Bretagne » des joyaux de la Couronne de France : aucun n’est un rubis. Tous sont des spinelles. Pendant des siècles, cette gemme a vécu dans l’ombre d’une autre — jusqu’à ce que la gemmologie lui rende son nom.
Le spinelle est un oxyde de magnésium et d’aluminium (MgAl₂O₄), cristallisant dans le système cubique. Sa dureté est élevée (8 sur l’échelle de Mohs), juste sous le corindon. Il se décline du rouge intense au rose, orange, violet, bleu et noir. Contrairement au rubis, il est monoréfringent et sans pléochroïsme, et reste le plus souvent non traité — un atout rare parmi les pierres de couleur.
Des « rubis » qui n’en étaient pas
Jusqu’au XVIIIe siècle, on ne distinguait pas nettement les pierres rouges : toute gemme d’un beau rouge profond était appelée « rubis », parfois « rubis balais » (du nom du Badakhshan, région d’extraction). Ce n’est qu’avec les progrès de la minéralogie que l’on comprit que plusieurs espèces se cachaient derrière ce mot. Le résultat est spectaculaire : le « Rubis du Prince Noir », énorme cabochon rouge serti au-dessus du diamant Cullinan II sur la couronne impériale britannique, est un spinelle d’environ 170 carats. Le « Rubis de Tamerlan », gravé de noms de souverains, en est un autre. Côté français, le « Côte de Bretagne », spinelle rouge taillé en forme de dragon au XVIIIe siècle, figure parmi les rares joyaux de la Couronne conservés au Louvre. Ces pierres n’ont rien perdu de leur beauté en changeant d’étiquette — mais elles rappellent combien l’œil seul peut tromper.
Un oxyde au réseau très ordonné
Le spinelle appartient à un groupe de minéraux qui a même donné son nom à une structure cristalline entière, la « structure spinelle », étudiée en chimie du solide. Le spinelle des joailliers est le membre magnésien, de formule MgAl₂O₄. Sa symétrie cubique lui donne une croissance en octaèdres nets, ces petites pyramides doubles que l’on trouve dans les marbres de Birmanie. Cette même symétrie a une conséquence optique majeure : le spinelle est monoréfringent, c’est-à-dire qu’il ne dédouble pas la lumière et ne présente aucun pléochroïsme. Le rubis, lui, est doublement réfringent et dichroïque — un premier indice pour les séparer. Avec une dureté de 8, le spinelle se situe juste en dessous du corindon (9) et bien au-dessus du quartz, ce qui en fait une pierre robuste, apte à la bague comme au pendentif.
Du rouge feu au bleu cobalt
Si le rouge reste la couleur reine, le spinelle offre une palette étonnante. Le rouge et le rose doivent leur teinte au chrome, comme le rubis ; les tons orangés et violets naissent de mélanges de chrome et de fer ; le bleu provient du fer, et les plus beaux bleus, dits « cobalt », tirent leur intensité électrique de traces de cobalt — ce sont aujourd’hui les spinelles bleus les plus recherchés, notamment du Vietnam et du Sri Lanka. Il existe aussi des spinelles noirs, opaques, utilisés en bijouterie contemporaine. Fait remarquable : le spinelle est l’une des rares gemmes de couleur que l’on rencontre couramment sans aucun traitement, là où le rubis et le saphir sont massivement chauffés. Cette « honnêteté » naturelle séduit de plus en plus d’amateurs.
Panorama des principaux spinelles
| Couleur | Élément colorant | Provenances réputées |
|---|---|---|
| Rouge vif | Chrome | Birmanie (Mogok), Tadjikistan |
| Rose à « hot pink » | Chrome | Birmanie, Tanzanie (Mahenge) |
| Violet à mauve | Fer, chrome | Sri Lanka, Birmanie |
| Bleu « cobalt » | Cobalt, fer | Vietnam, Sri Lanka |
| Noir | Fer | Thaïlande, divers |
Distinguer un spinelle d’un rubis
Pour le gemmologue, la séparation est aujourd’hui simple. Le rubis, variété rouge du corindon, est biréfringent et dichroïque : tourné devant un dichroscope, il montre deux nuances de rouge. Le spinelle, cubique, n’en montre qu’une. Au spectroscope, le rubis présente des raies d’absorption et une fluorescence caractéristiques, tandis que le spinelle rouge affiche un spectre différent, en « bandes ». La mesure de l’indice de réfraction (unique pour le spinelle, double pour le rubis) tranche définitivement. Pour une pierre de valeur, un certificat de laboratoire précise l’espèce et l’absence de traitement. Cette expertise relève du travail quotidien de la gemmologie, discipline née précisément du besoin de nommer correctement les gemmes.
Une pierre solide et lumineuse
Avec sa dureté de 8 et l’absence de clivage marqué, le spinelle est une gemme confortable au port quotidien. Il supporte un serti à griffes qui laisse entrer la lumière et met en valeur son éclat vitreux, ou un serti clos pour une monture plus protectrice. Taillé le plus souvent en coussin, en ovale ou en rond, il révèle un feu franc sans le « voile » que le chauffage laisse parfois deviner sur d’autres pierres. On l’entretient comme la plupart des gemmes dures : eau tiède, savon doux, brosse souple. Les ultrasons sont généralement tolérés pour un spinelle naturel non fracturé, mais on les évite par prudence sur une pierre présentant des inclusions importantes.
D’où vient le spinelle
Historiquement, les plus beaux spinelles rouges venaient du Badakhshan (actuel Tadjikistan), à la mine mythique de Kuh-i-Lal, et de Birmanie, où la région de Mogok produit encore des rouges d’exception nés dans le marbre, aux côtés des rubis. Le Sri Lanka fournit une large gamme de teintes, du violet au bleu. Depuis 2007, le gisement tanzanien de Mahenge a fait sensation avec des roses fluorescents d’une vivacité inédite. Le Vietnam, enfin, est devenu la référence pour les bleus cobalt. Cette géographie, largement partagée avec le rubis et le saphir, explique pourquoi les deux espèces ont si longtemps voyagé — et se sont vendues — sous le même nom.
Le spinelle n’a jamais été un « faux rubis » : c’est une vraie gemme qui a longtemps porté le nom d’une autre.
Foire aux questions
Le spinelle est-il une pierre précieuse ?
Pourquoi confondait-on le spinelle et le rubis ?
Le « Rubis du Prince Noir » est-il vraiment un spinelle ?
Le spinelle est-il traité comme le rubis ?
Le spinelle convient-il à une bague de tous les jours ?
Quelle est la couleur de spinelle la plus recherchée ?
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Sources : GIA — spinel · International Gem Society · voir aussi Le corindon : rubis et saphir, Dureté et ténacité des gemmes et Les certificats gemmologiques. Image : Rob Lavinsky, iRocks.com (Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0).